Checoin, DAO, Web3, Anarchie : Interview de Arnaud Labossière (aka Tugan Bara)
Question : Qu’est ce que tu avais vu dans la crypto que les autres n’avaient pas vu ?
Arnaud Labossière : Le concept qui a retenu mon attention c’est pas tant le basement monétaire du dollar ou le quick rich scheme spéculatif que la notion de propriété privée.
La propriété privée est une institution incontournable.
Regardons tous les pays qui échouent. Le dénominateur commun n’est jamais la religion, le système politique, la géographie, la culture ou le climat. C’est toujours l’absence de garantie de la propriété privée. Sans propriété privée, pas d’investissement, pas de crédit, pas d’innovation, pas de développement.
Ça a été mis en évidence par deux Prix Nobel d’économie, Daron Acemoglu et James Robinson dans un bouquin que j’adore : Why Nations Fail.
Aujourd’hui, une grande partie du monde est encore dans cette situation.
La crypto m’a frappé parce qu’elle introduit une forme de propriété privée accessible à tous, simplement avec une connexion Internet. Détenir une clé, c’est détenir un actif que personne ne peut saisir. C’est une rupture institutionnelle.
Ce que j’ai vu dans la crypto, c’est ça. Une technologie qui apporte d’emblée ce que beaucoup de pays n’ont jamais su instaurer. Une véritable infrastructure de propriété privée.
Question : Comment passe-t-on de la propriété privée au CheCoin ?
Arnaud Labossière : C’est une bonne question ! La transition n’est pas évidente.
On sortait du Covid. Les états avaient inondé l’économie de liquidités. Après deux ans de peur et de confinement, les gens avaient clairement envie de s’amuser. Ce climat a servi de toile de fond.
Le Checoin est né de questions simples. Comment crée-t-on un token ? Comment le markete-t-on ? Pourquoi Shiba Inu a réussi là où d’autres memecoin n’ont jamais décollé ? Pourquoi certains NFT deviennent cultes ? Etc.
Internet n’offrait pas de réponse. La seule manière de comprendre, c’était d’expérimenter. Tester radicalement et rapidement une nouvelle tendance a été un fil directeur dans mon parcours. J’ai été early sur les infoproduits avant la vague des formateurs en ligne. J’ai lancé Tugan.ai juste avant l’explosion des Wrappers AI en tout genre.
Question : Est-ce que le passage à la DAO (“Decentralized Autonomous Organization”) a été un succès ?
Arnaud Labossière : Le passage à la DAO a clairement permis de donner une seconde vie au projet. La plupart des projets crypto n’ont qu’un seul cycle. Ils montent, redescendent et finissent oubliés.
Avec la DAO, on a réussi à prolonger l’histoire et à créer un nouveau cadre d’expérimentation. À son pic, la DAO gérait plus de 220000$, ce qui a permis de rassembler les fans autour d’une expérience pédagogique inédite.
De ce point de vue, oui, c’était un succès.
Mais il faut aussi reconnaître les limites. Tocqueville parlait de “tyrannie de la majorité”. Dans le web3, c’est l’inverse. C’est la tyrannie de la minorité. Une poignée de holders très actifs finit par décider de tout, parce que la grande majorité est passive, désintéressée ou délègue sans réfléchir.
Les chiffres étaient très clairs. Quand on a annoncé la DAO, environ 400 personnes se sont manifestées sur Telegram. 10 sont venues juste pour se plaindre (on y reviendra). Et environ 30 ont réellement participé aux discussions et aux votes.
Le reste était absent.
Le passage à la DAO a donc été un succès sur le plan expérimental et communautaire, mais avec une nuance importante. La gouvernance décentralisée repose souvent sur une minorité active, tandis que la majorité n’exerce pas son pouvoir.
Question : Est-ce que le Checoin a inspiré le livre Token Titans et Side xyz ?
Arnaud Labossière : Absolument. La preuve c’est que le CheCoin est au centre de la couverture du livre Token Titans.
Plus sérieusement : le CheCoin nous a fait comprendre que le web3 n’avait ni outils marketing, ni stratégies documenter pour développer un projet.
C’est la nuit et le jour par rapport au web2 où il existe des centaines de livres et d’outils pour se lancer et entrepreneure.
Side.xyz (intialement appelé UnityProject mais on a changé le nom pour des raisons de copyrights) développe des outils “no code” pour marketer et développer des projets web3. Parmi les projets qui ont utilisés nos solutions on peut nommer Brume Wallet (non-custodial wallet), Rejuve (decentralized science), Revomon (onchain gaming), ou Aleph (decentralized cloud computing).
Token Titans est un manuel pour entrepreneurs et marketers web3. Avec mon co-auteur nous documentons des dizaines de stratégies vérifiées pour lancer un projet, construire sa tokenomics, organiser la décentralisation, développer la communauté, créer la rareté, structurer la désirabilité, rendre le projet intelligible pour l’audience.
Question : Au-delà de Side tu fais quoi en web3 aujourd’hui?
Arnaud Labossière : Aujourd’hui, je suis advisor pour des projets de DeFi et de Wallet.
Je continue aussi à m’amuser en tant que business angel, en passant soit par des SPV, soit par des DAO. J’ai déjà mis des tickets dans Cookie DAO, CTRL Wallet ou Creator Bid (This is not financial advice !)
Question : Ça fait quoi d’être la figure de proue d’un projet ?
Arnaud Labossière : La dynamique est effectivement délétère. Peter Thiel avait parfaitement décrit dans son cours CS183 publié en 2012 (“Founder as a God, Founder as a Victim”) la structure girardienne qui élève d’abord le fondateur au rang de figure quasi messianique (“God”) avant de le transformer en victime sacrificielle (“Victim”).
Le web3 amplifie cette mécanique, car il fonctionne comme un jeu à somme nulle où chaque phase d’euphorie précède presque mécaniquement une phase de désignation du coupable.
Le fondateur est d’abord mythifié lorsque le token s’apprécie puis immédiatement accusé de tout lorsque le cycle se retourne.
Cette logique est renforcée par l’anonymat, qui reproduit exactement les dégradations morales déjà analysées par Platon avec l’anneau de Gygès et par Gustave Le Bon dans ses travaux sur la dissolution de la rationalité individuelle au sein des foules.
Le web3 fournit un environnement idéal pour ces dérives, puisque la plupart des interactions se déroulent sous pseudonyme sur Twitter, Discord ou Telegram.
Être fondateur dans cet espace revient donc à vivre au cœur d’un système où l’idéalisation brutale précède presque toujours le lynchage symbolique.
Kevin Rose de Moon birds a été porté aux nues avant d’être lynché. Finalement son seul vrai “crime” était que l’euphorie était retombée pour les NFT et avec elle la valorisation de ces projets. Vitalik Buterin l'Ethereum se fait insulter de toute part quand son token sous-performe le marché.
Si Satoshi Nakamoto est resté anonyme c’est peut-être pas tant pour se protéger de la CIA que d’éviter de perdre des points de vie à débattre avec des cas sociaux en hyperventilation sur Twitter !
Question : Est-ce que les communautés françaises sont les pires ?
Arnaud Labossière : Il existe un paradoxe assez net. Techniquement, les français comptent parmi les meilleurs profils du web3. Les ingénieurs, les développeurs et les chercheurs français produisent des avancées réelles, que ce soit dans la crypto ou dans l’IA. Sur le plan technique, la contribution française est souvent de très haut niveau.
Collectivement, l’image est différente.
Dans les projets crypto internationaux, on voit immédiatement l’expérience des fondateurs à un détail simple. Les plus aguerris évitent de créer un canal communautaire dédié aux français. Ouvrir un groupe français est perçu comme une erreur, parce que ces groupes ont tendance à concentrer les plaintes, amplifier les rumeurs et créer des foyers de FUD qui finissent par contaminer tout le projet.
Il existe donc une forme d’exception culturelle ! Les français peuvent être excellents sur les compétences du web3, mais leur dynamique communautaire est plus difficile à gérer.
Question : Que penser du cycle de 2021 ?
Arnaud Labossière : Le cycle de 2021 a été marqué par une véritable “grappe d’innovations” au sens schumpetérien. La finance décentralisée est entrée dans une phase de maturité avec les AMM comme Uniswap, puis SushiSwap et PancakeSwap. Les protocoles de lending et borrowing comme Aave se sont imposés comme des infrastructures antifragiles. Les NFT ont explosé avec des collections comme le Bored Ape Yacht Club et l’arrivée de places de marché comme OpenSea qui ont rendu ces actifs liquides et accessibles.
Cette période a également laissé une place importante à l’expérimentation. Des projets comme Olympus DAO ont essayé de tester des modèles économiques et monétaires originaux, parfois extrêmes, mais révélateurs de l’effervescence technologique du moment.
Que penser de ce cycle (2024-25) ?
Arnaud Labossière : Sur le plan de l’innovation, le cycle a été décevant. La seule véritable nouveauté a été le restaking avec EigenLayer. On a attendu un retour des NFT, mais il n’est jamais venu, même si Blur.io avait créé une brève effervescence au début du cycle. Très vite, cette dynamique s’est éteinte.
Dans les faits, deux phénomènes ont dominé le cycle.
D’abord, des comportements extractifs de la part des VCs. Les projets se sont lancés avec des valorisations et des FDV qui n’avaient aucun sens, portés par des investisseurs qui donnaient parfois l’impression de ne pas comprendre la nature même des produits qu’ils finançaient.
Ensuite, on a vu apparaître la forme la plus pure de spéculation extractive avec Pump.fun. Une innovation brillante dans son principe, extrêmement lucrative pour ses fondateurs, avec près de 1 milliard de dollars captés en un an et demi. Mais cette mécanique a absorbé la liquidité et l’attention pour ensuite les détruire.
On termine donc un cycle où la question se pose sérieusement. Est-ce que web3 veut encore dire quelque chose? Il reste très peu de “web” et beaucoup de casino, beaucoup de finance, parfois vidée de sens.
Il existe néanmoins quelques signaux positifs. Le cadre réglementaire se structure dans une direction plus claire et plus favorable. Les ETF ont fait leur apparition. Et on voit se développer des “Treasury companies” qui suivent une logique proche de celle initiée par Michael Saylor avec MicroStrategy.
Cela donne au secteur une dimension plus institutionnelle, même si cela ne compense pas encore la faiblesse de l’innovation du cycle.
Question : Est-ce qu’il y a eu une promesse non tenue du web3 ?
Arnaud Labossière : Oui, et c’est probablement la principale source de frustration aujourd’hui.
La promesse fondatrice du web3 reposait sur une idée simple. N’importe qui en faisant ses recherches (le fameux “do you own research” ou DYOR) et en prenant des risques, avait une chance de transformer quelques milliers de dollars en des millions le temps d’un bull run.
C’est cette réalité qui a construit la mythologie et le marketing du web3.
Lors du cycle précédent, cette promesse s’était réalisée. N’importe qui a pu acheter du Dogecoin, du Avalanche ou du Solana pendant de longs mois a des prix dérisoires avant leur “pump”.
Dans le cycle actuel, cette dynamique n’a pas existé. Les projets présentés comme blue chips sont arrivés sur le marché à des FDV délirantes (Ethena, LayerZero, Celestia, Worldcoin etc). Les investisseurs particuliers ont servi d’exit liquidity et l’ont bien compris.
Quand il a pu investir à bas prix, c’était principalement dans des projets sans substance. Des memecoins éphémères comme HarryPotterObamaSonic10Inu (c’est un vrai truc) ou des tokens générés sur Pump.fun. Si certains ont brièvement atteint des capitalisations délirantes (Peanut ou Fartcoin), dans l’ensemble, la mécanique a été purement extractive.
La plupart des investisseurs particuliers se sont fait empaler.
Question : Tu as parlé de “law of diminishing ambition” par analogie à la “law of diminishing return” (loi des rendements décroissants), explique-nous.
Arnaud Labossière : Les analystes financiers évoquent souvent les rendements décroissants des bull markets. Celui de 2021 a été moins intense que celui de 2017, lui-même moins intense que celui de 2014. Cette dynamique s’explique par la maturation progressive du marché, l’augmentation des volumes et la professionnalisation des acteurs.
Plus un marché grossit, plus il devient difficile de générer les mêmes amplitudes de croissance. Logique.
Mais on peut aussi observer un phénomène parallèle, moins commenté. La loi de rendement décroissant … de l’ambition !
En 2014, l’objectif affiché était de remplacer le dollar et, à travers lui, le cœur de la puissance américaine.
En 2017, l’ambition était de réinventer l’infrastructure du monde numérique. Les ICO promettaient de transformer la logistique, la santé, l’éducation, la gouvernance. Dans les faits, ces promesses n’ont pas été tenues, mais l’ambition était réelle.
En 2021, le discours s’est recentré sur la refonte de la finance. Décentraliser les échanges, les emprunts, la création monétaire.
Enfin, en 2024-2025, l’ambition s’est encore réduite. Le cœur du marché est devenu la monétisation de l’attention la plus crasse, portée par les memecoins et les plateformes qui les fabriquent.
En une décennie, l’ambition est passée du remplacement d’un ordre monétaire mondial à l’exploitation de micro-cycles spéculatifs tout en suppliant Wall Street de soutenir la demande pour les tokens.
Question : Est-ce que l’arrivée de Trump a été une bonne chose pour la crypto ?
Arnaud Labossière : Dans l’ensemble, oui.
La famille Trump a été débancarisée et porte depuis une forme de revanche vis-à-vis de la finance traditionnelle. Cela crée un alignement naturel avec l’écosystème crypto et une volonté d’explorer des infrastructures alternatives, notamment autour des stablecoins.
Trump a soutenu plusieurs initiatives en ce sens et a favorisé un climat réglementaire plus ouvert.
La famille Trump a également lancé le projet World Liberty Finance, avec l’ambition de créer une plateforme majeure de finance décentralisée.
Par ailleurs, Trump a multiplié les signaux en direction de la communauté. Il a soutenu des mesures favorables à l’industrie, il a contribué à enterrer l’esprit de l’opération Chokepoint qui consistait à étouffer la crypto en limitant l’accès aux banques pour le off-ramp. Enfin, il a libéré Ross Ulbricht, un geste très apprécié des OG de Bitcoin.
Quand on compare la période Biden, marquée par l’approche de Gary Gensler à la SEC, à celle portée par Trump, l’écosystème évolue clairement dans un environnement plus favorable.
En revanche, toutes les initiatives n’étaient pas nécessaires.
Le Trump Coin, puis le Melania Coin lancés en quelques dizaines d’heures, n’apportaient pas grand-chose au secteur.
Question : Trump a lancé des NFT avant de lancer un coin et sa plateforme DeFi. Tu penses quoi des NFT ?
Arnaud Labossière : Une de mes déceptions du cycle actuel est justement l’absence de retour des NFT. Ils restent pourtant un mécanisme remarquable pour créer de l’appartenance, structurer des communautés et organiser l’accès à des cercles fermés (“token gating”).
Les NFT avaient aussi une dimension sociologique très forte. Ils permettaient de reproduire sur Internet ce que le luxe, les montres Richard Mille et les Ferrari représentent dans la vie réelle. Un statut. Un signe d’appartenance. Un marqueur social difficile à falsifier. En économie on appelle cela un “bien Veblen”.
Pour la première fois, il existait un équivalent numérique crédible de ces mécanismes symboliques avec des collections comme les Bored Apes et les Crypto Punks.
Question : Crois-tu que l’adoption de masse va arriver ?
Arnaud Labossière : L’adoption de masse ou le fait “onboard the next billion users into web3” a long été une blague malgré elle. Chaque projet affichait cette ambition sur sa page d'accueil sans pouvoir expliquer concrètement ce qu’il faisait.
Pour parler sérieusement d’adoption de masse, il faut distinguer deux dimensions. La dimension financière d’un côté, la dimension commerciale et “web” de l’autre.
Sur le plan financier, les stablecoins vont continuer de se répandre et le bitcoin commence à occuper une place légitime dans les allocations diversifiées. Sur ce terrain, l’adoption avance.
Sur le plan commercial, c’est différent. Tout ce qui touche à la propriété on-chain, à la gestion de wallet, à la gouvernance via des DAO ou au token gating a peu de chances d’être adopté massivement dans un futur proche. La confiance des particuliers a été profondément abîmée en 2022 avec les scandales Celsius, FTX et BlockFi. À cela s’ajoutent la violence des bear markets et la nature extractive de l’écosystème !
Il y a quelques années, certains imaginaient que les élections pourraient passer sur la blockchain, ultime signe d’adoption. Aujourd’hui, je suis presque à me demander si la question même de la démocratie est pertinente (voir le point sur la DAO), et si un régime plus proche de l’anarcho-monarchisme ne serait pas plus cohérent. Mais ce point s’écarte du sujet de la question !
Question : Pour conclure, si tu devais être sarcastique, qu’est-ce que tu dirais ?
Arnaud Labossière : Je dirais que le seul vrai product market fit de toute l’industrie crypto, c’est l’USDT. Et qu’au fond, c’est peut-être la seule chose qu’il faudrait détenir. Peut-être même le seul produit qui ait jamais vraiment fonctionné.
Question : Et si on veut être philosophique ?
Arnaud Labossière : “There is no crying in the casino”.
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